Entretien avec Hind Moutawakkil, Directrice de Sup’RH

Entretien avec Hind Moutawakkil, Directrice de Sup’RH

Nos programmes de formation doivent favoriser la pédagogie qui renforce les capacités d’analyse et de recherche des étudiants au détriment d’une pédagogie qui s’appuie sur la mémorisation des connaissances

1. Comment définissez-vous les soft skills ?

On évoque de plus en plus l’impact de l’intelligence artificielle en entreprise. Et même si à ce stade personne ne peut prédire son impact sur le travail, il est probable que bientôt les machines s’occuperont des « tâches logiques » à travers le progrès et l’automatisation. Dans cette nouvelle répartition des tâches, les Hommes devront donc miser sur ce qui fait leur singularité : le savoir-être, la personnalité, la capacité d’analyse et de synthèse, la créativité ; ces suppléments d’âme qui nous caractérisent. Ces qualités personnelles correspondent aux comportements que nous acquérons au cours de notre vie comme l’autonomie, la fiabilité, l’esprit d’innovation, l’audace, le partage ou encore l’engagement qui sont des compétences transversales ou pour utiliser le terme anglais consacré « Soft skills », par opposition aux compétences métiers désignées, elles, par le terme « Hard Skills », et regroupant les compétences techniques  et habiletés professionnelles. Tout ce qui permet à un recruteur de savoir si oui ou non les connaissances sont compatibles avec l’emploi à pourvoir, mais qui peuvent rapidement devenir obsolètes, tandis que la personnalité d’un individu ne change pas, ou presque, elle peut évoluer, s’améliorer. Ces soft skills permettent de replacer l’humain au cœur de la stratégie de recrutement pour embaucher efficacement et durablement.

2. A votre avis, les softs skills sont un atout qui différencie certains candidats au marché de l’emploi, ou plutôt un impératif qui conditionne l’intégration en entreprise ? 

D’après une étude réalisée auprès des recruteurs, la personnalité des candidats devient décisive dans le processus de recrutement : 34% des personnes interrogées estiment qu’elle est désormais le critère n°1 lors d’un recrutement. Cette émergence des soft skills est liée à des phénomènes qui traduisent les grandes évolutions de nos économies : la tertiairisation de l’économie : le client devient prépondérant dans tous les process de l’entreprise, le recruteur va donc privilégier les qualités d’écoute, de communication, de gestion des émotions chez le candidat recherché. Avec la flexibilité de l’emploi on va tendre vers un aplatissement des organigrammes, le recruteur va donc privilégier des candidats avec des capacités d’autonomie, de motivation intrinsèque, de prise d’initiative. La digitalisation et l’innovation requièrent que le candidat recherché ait, entre autres, des capacités cognitives importantes. Enfin, dans un monde de plus en plus incertain et flou on va valoriser la solidité intérieure, la capacité à rebondir après un échec, la réflexivité etc. Il apparait donc que ces compétences soient en passe de devenir un impératif qui conditionne de plus en plus l’intégration en entreprise et creusent les écarts sur les rémunérations.

3. Parmi ces compétences transversales ou périphériques, quelles sont celles qui sont fréquemment recherchées par les entreprises ?

Parmi les compétences transversales les plus citées dans les offres d’emploi on retrouve la capacité d’analyse et de synthèse, l’autonomie, la rigueur, le bon relationnel, le dynamisme, l’esprit d’équipe, l’engagement mais également la créativité, le leadership, l’adaptabilité, la persévérance  etc. Il peut apparaitre difficile d’évaluer d’un coup d’œil ou lors d’un bref échange la présence ou non de ces soft skills chez les personnes. Pour cela, lors du recrutement des questions pourront être posées sur les activités et accomplissements réalisés lors du parcours académique et des différentes expériences vécues. Des tests de personnalité pourront également être prévus, voire une « mise en situation professionnelle » dans un « assessment center » quand cela est pertinent par rapport à l’emploi à pourvoir.

4. En tant que directrice d’école, pensez-vous que l’apprentissage des soft skills bénéficie de la place qu’il mérite au sein de nos programmes pédagogiques ?

L’importance des « soft skills » pour l’insertion et l’évolution professionnelle des jeunes diplômés fait l’objet d’un consensus, dans le monde académique comme au sein des entreprises. Dans le monde académique, les programmes pédagogiques doivent désormais se mettre au diapason, et intégrer l’acquisition de ces compétences socio-émotionnelles dans les différents parcours. Ceci peut se faire dans les programmes de formation comme cela peut se faire en complément de ces programmes :

Ainsi, dans les cadres des programmes de formation métiers il faut formuler les programmes par compétences, favoriser la pédagogie qui renforce les capacités d’analyse et de recherche des étudiants et éviter la pédagogie qui s’appuie sur la « mémorisation » des connaissances, donner une marge de manœuvre aux étudiants pour atteindre les objectifs du programme, privilégier une culture de « projets », introduire la digitalisation et les NTIC dans les cursus de formation etc. L’action d’accompagnement des programmes « formels » pourrait s’articuler autour de la pratique du sport et notamment le sport de compétition pour favoriser l’esprit d’équipe, développer la sensibilité artistique des jeunes par la pratique du théâtre, de la musique, de la peinture, de la poésie et littérature, philosophie etc. 

Une grande place doit également être donnée à la formation de la personne et du citoyen. L’étudiant doit apprendre très tôt à être sensible au monde qui l’entoure, il doit être attentif à la portée de ses paroles et à la responsabilité de ses actes. L’enseignement supérieur doit ainsi favoriser l’action sociale et environnementale pour former des managers dans une démarche citoyenne responsable.

5. Aujourd’hui, le chômage des diplômés de l’enseignement supérieur atteint des seuils intolérables. Peut-on justement imputer le faible degré d’employabilité de ces jeunes au manque de soft skills ?

En effet, plusieurs études ont montré le net décalage qu’il y a entre les attentes des entreprises et les profils des candidats à l’embauche. La question des « Soft-Skills » est clairement posée par toutes ces études qui affirment que les entreprises sont à la recherche de « têtes bien faites » et non pas de « têtes bien pleines ». Ceci dit, je pense que la responsabilité est partagée entre tous les acteurs du système : les opérateurs de formation qui doivent renouveler les programmes et les adapter à la demande des entreprises notamment en renforçant les soft-skills, d’autre part, les entreprises qui doivent s’impliquer dans le système de formation que ce soit au niveau de son pilotage ou, concrètement, par l’offre de stages aux jeunes pour leur permettre de connaitre les exigences du marché de l’emploi, et finalement, les jeunes étudiants sont également appelés à être acteurs de leurs formations par la recherche de l’information et par la mobilisation pour leurs études.